Pour une élévation populaire

Par Robin Renucci, Directeur du CDN, Les Tréteaux de France

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Robin Renucci : « Pour une élévation populaire »

La culture ne figure pas dans les cinq thématiques proposées dans les multiples grands débats qui s’organisent en France. La semaine dernière, Pascale Boeglin-Rodier et Charles Berling, qui dirigent Châteauvallon et Le Liberté, scène nationale de Toulon, ont organisé deux débats. Beaux Arts Magazine, le Quotidien de l’art et la Fondation du patrimoine en organisent deux autres la semaine prochaine, dont un au 104. Mais à travers la décentralisation, avec les Centres Dramatiques Nationaux, et les Scènes Nationales, la place de la culture est partout, tous les soirs, dans les théâtres de France. C’est ce que souhaite souligner Robin Renucci, directeur du Centre Dramatique National, Les Tréteaux de France, seul CDN à sillonner l’ensemble du territoire, dans une tribune que nous publions ici.

Pour répondre au mouvement populaire qui exige plus d’équité et davantage de considération, le président de la République a ouvert un « grand débat ». Les « invisibles » qui vivent dans les lieux oubliés du pouvoir sont invités à mettre en forme leurs doléances, à prendre la parole pour la faire sortir des ronds-points. Il est question ici de géographie, d’opposition entre des centres bien portants, irrigués par la mondialisation et le numérique et des lieux périphériques malades, en voie d’asphyxie parce que privés peu à peu de travail, de services publics, de moyens de transport et de moyens tout court. Il est aussi question de parole, de sens, d’écoute, d’impuissance du peuple et de son contraire, le pouvoir du peuple c’est à dire, littéralement, de démocratie.

Ces questions sont au cœur du travail quotidien mené par les Tréteaux de France, Centre dramatique national unique dont la vocation itinérante le conduit à sillonner toute l’année les villes et les périphéries avec les mots et la pensée en partage.

Je veux témoigner ici, en tant que directeur des Tréteaux de France, du sentiment d’abandon de celles et ceux que nous rencontrons là où nous posons nos bagages de théâtre et de leur très forte aspiration à prendre place à la table commune. Le poids du centralisme surplombant ce qu’on n’appelle plus la province ni la banlieue leur est insupportable. Leur sentiment d’être oubliés, en panne, garés sur le bord de la vie, se double d’une soif d’expression, de dialogue et d’élévation. Avec nos armes, qui sont celles du partage de l’œuvre d’art, partout en France quelle que soit la localisation des publics, nous nous efforçons de répondre en actes à cette demande, inlassablement.

Après Obernai (Bas-Rhin) où nous avons joué L’Enfance à l’œuvre une de nos dernières créations, j’étais la semaine dernière à Saint-Hilaire-du-Harcouët puis à Villedieu-les-Poêles dans la Manche pour partager cette œuvre théâtrale et animer des ateliers de pratique, de jeu et de lecture à voix haute. Dans chacune de ces villes il n’était question que d’un art qui n’a rien à voir avec l’élitisme, d’un art qui ne « descend » pas de Paris pour alimenter des « empêchés », mais d’un art qui donne toute sa place au public dans une relation d’égalité et de dialogue. Dialogue fécond, en plusieurs mouvements. L’échange établi à partir de l’œuvre permet au spectateur de réaliser que sa propre pensée est en mouvement, et que cette pensée qui le fonde, fonde aussi autrui. Dans le partage de l’œuvre, le spectateur singulier se retrouve en relation avec d’autres spectateurs singuliers.

Le spectacle réalisé avec les habitants de Sevran (Seine-Saint-Denis) est à cet égard éclairant. Samedi dernier, dans cette ville, une habitante a reçu vingt-cinq personnes dans son pavillon jouxtant les « barres » de la cité, pour une représentation du spectacle Tout ce qui ne tue pas. Cette pièce a été écrite à partir de la parole de jeunes gens qui « tiennent les murs », désœuvrés. On leur a donné la parole, on leur a demandé ce qu’ils avaient envie de dire sur leur vie, sur notre société. Puis ces paroles ont été reprises et symbolisées par une auteure, Dorothée Zumstein. Ce passage au symbole a donné à ces récits une résonnance qui va au-delà des quartiers. Le texte a été ensuite mis en scène par Valérie Suner pour être joué dans des appartements. Les gens des pavillons ont rencontré ceux des « barres » autour de l’œuvre. Et la parole des jeunes hommes a été entendue, par le truchement des comédiens.

Si l’œuvre n’est pas créatrice et porteuse de symbole, elle n’est que signes aguicheurs. Elle est une distraction qui permet de ne pas penser. Elle s’adresse au « cerveau disponible » visé par les marketeurs. Au spectacle qui laisse l’individu seul avec lui-même, nous opposons la présentation de l’œuvre qui le met en relation, avec lui-même et avec les autres spectateurs.

C’est pour cela que l’art et l’œuvre se confondent pour nous avec l’éducation populaire, qui est au cœur de notre mission.

Quand nous venons à la rencontre des publics, nous avons dans nos malles divers outils pour présenter et travailler sur l’œuvre : des ateliers de lecture à voix haute, des actions de formation au débat, des ateliers de disputation comme ceux déjà organisés autour de Platon, des ateliers de rhétorique. Nous affûtons par l’exercice les outils de la parole ; parce qu’une parole exprimant précisément une pensée élaborée est un premier pas vers l’émancipation.

Émancipation : le mot est galvaudé et le plus souvent utilisé par les puissants pour expliquer qu’il faudrait s’affranchir de « vieilles » règles de vie en commun, de solidarités d’un autre temps pour libérer l’individu libéral qui serait en nous. L’émancipation se définit par rapport aux aliénations qu’elle combat et il faut les nommer :

– L’ignorance, qui nourrit l’obscurantisme, le complotisme et la haine, doit être combattue par l’éducation, la formation et la transmission. En apprenant à penser par soi-même, l’école – et les outils d’éducation populaire qui la complètent – permettent de passer du bavardage à la parole, de la gesticulation au geste et de la dispersion à la pensée … autant de valeurs de l’élévation permanente, de notre ambition théâtrale.

– L’assignation identitaire qui nous contraint de borner notre existence, de nous « assigner à résidence » sur le terrain désigné par notre milieu, notre genre, notre âge, notre religion, notre origine…

– Le chômage et le désœuvrement, qui limitent les moyens matériels et ceux de la pensée.

– La captation de l’imaginaire par l’industrie des programmes qui peut, avec une redoutable efficacité, confiner le citoyen dans la consommation de divertissements abrutissants.

Il est de la responsabilité des hommes et des femmes de culture de ne pas laisser dévoyer ce mot. Ne pas s’engager dans cette lutte, c’est collaborer à la « culture toxique » qui dessèche et racornit le spectateur, provoque le repli sur soi.

Peut-être faut-il dynamiter le mot « culture » pour pouvoir le repenser en termes d’arts et de création, indissociables de l’élévation populaire. Nous devons revendiquer comme projet politique l’élévation populaire qui permet à chacun de se réapproprier la parole et le geste, de penser par lui-même, d’être singulier et solidaire ; un projet qui remette au centre le bien commun, la chose publique : la République.

Robin Renucci, directeur du CDN, Les Tréteaux de France

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