Interview de François Bourcier

Il n’y a actuellement pas d’événement ouvert à l’inscription.

-* La dernière fois que vous êtes venu à l’Imaginaire c’était pour "La fleur au fusil" en 2018, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis sous le signe de l’art, élevé par une mère danseuse et un père musicien, tous deux à l’Opéra de Paris . Gardé par l’habilleuse de ma mère dans sa loge, je me frotte aux premiers costumes dès mon plus jeune âge. Odeur du velours, enfance de la scène.
Pour la petite histoire, lorsque Gene Kelly vient rechercher des danseuses pour son film Un américain à Paris, je traverse la scène en pleine audition. Gene Kelly me prend dans ses bras et me fait danser. De là peut être mon amour le mouvement !
En classe de 5e au Lycée Montaigne à Paris, je joue Le malade imaginaire de Molière. Choc, révélation. Je m’amuse avec le texte et les déguisements, je fabrique mon personnage, je rencontre le trac et le public. Au théâtre et puis plus tard à la télévision ou au cinéma, j’aime reproduire les effets du jeu d’acteur et devenir cet « autre. » Je décide de prendre des cours au Conservatoire Municipal du xvème arrondissement à Paris. C’est mon professeur Tony Jacquot qui m’insuffle la véritable passion du théâtre..
Après le Bac, je suis reçu à L’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre puis plus tard au Conservatoire National d’Art Dramatique de Paris Depuis le début de ma formation artistique j’ai toujours mené de front, deux orientations Le jeu d’acteur et la mise en scène.

Orientations complémentaires, car mes expériences professionnelles dans ces deux domaines m’ont amené à une troisième voix, celle de l’enseignement et de la formation . Aussi bien dans des écoles professionnelles (Sudden Théâtre - 6 ans) qu’en milieu scolaire ( Lycée technique Corbeille-Essonne, Formation des BTS relations clientèles anciennement Force de vente 5 ans ) qu’à l’Université (Val d’Essonne ) où j’enseignais le théâtre aux Licences et masters

Parallèlement j’ai poursuivi des études en psychologie, PNL, AT et suis diplômé en sophrologie (branche analytique à orientation symbolique) ainsi qu’une formation en Reiki. Il me paraissait indispensable au vu des dernières recherches scientifiques, en particulier en neurologie et psycho-neurologie, de comprendre et de pousser plus loin encore mes recherches sur le jeu d’acteur et l’incidence thérapeutique du théâtre, mon mémoire de sophrologue portant sur l’utilisation du langage (terpnos logos) comme vecteur thérapeutique dans les quatre grands réflexes sensori-moteurs. J’ai créé depuis et anime des stages de formations professionnelles orientés sur le développement personnel de l’artiste.

Mon parcours artistique de comédien et de metteur en scène m’a permis de travailler avec de nombreux artistes tels Antoine Vitez, Jean Pierre. Miquel, Jacques Lassalle, Jean Luc. Boutté, Daniel Mesguisch, aussi bien dans le secteur privé (Casino de Paris, Théâtre Rive gauche , Théâtre de la Porte Saint-Martin , Théâtre de La Renaissance, Mogador, l’Olympia, Les Bouffes Parisiens …) que dans le service public : scènes Nationales , C.D.N., T.G.P. Gérard Philipe, La Métaphore, C.D.N. Nord Pas de Calais… J’ai été formé aux masques par (René Gonzales- CNSAD) . Ainsi qu’au Clown (Yutaka Vada -CNSAD) et travaille régulièrement ces deux techniques qui se retrouvent dans beaucoup de mes spectacles.

Je suis également à l’origine d’un lieu de culture alternative que j’ai dirigé pendant trois ans : Le Studio Théâtre de Charenton. Lieu dans lequel j’avais accordé une place prépondérante au jeune public. Secteur que j’ai pu abordé à Lille au Centre Dramatique National du Grand Bleu qui m’a permis la réalisation d’un travail en milieu scolaire tant sur plan des spectacles que de la formation en lien avec l’Éducation Nationale.

J’ai été artiste à résidence, pendants 7 ans à l’Espace Michel Simon. Avec le partenariat du Conseil général de la Seine Saint Denis, j’ai créé la compagnie Théorème de Planck. Et je suis installé depuis en région Auvergne Rhône Alpes.

-* Que ce soit pour "Lettres de délation", "Résister c’est exister" ou encore votre dernière spectacle "La paix tant qu’on n’a pas essayé on ne peux pas dire que ça ne marche pas" vous êtes seul en scène. Quels sont les avantages et les inconvénients ?

Le seul en scène est arrivé au début par hasard. C’est lorsque nous avions crée au studio théâtre de Charenton Lettres de délation que le seul en scène s’est imposé comme la solution pour interpréter la multitude de délateurs et de délatrices qu’il fallait interpréter. Cette succession de caractères nécessitait que le spectateur puisse s’accrocher à un fil rouge, un personnage muet central afin de ne pas se perdre dans le labyrinthe des sentiments et des émotions que suscitait le spectacle. C’est là aussi que j’ai découvert le travail très particulier des spectacles articulés sur des textes et des personnages authentiques comme Race(s).
L’autre avantage c’est l’équipe réduite qui permet de répondre plus facilement à la demande des théâtres, en terme de disponibilité mais aussi, il faut bien se le dire en terme de coût. Cela est particulièrement un avantage aujourd’hui avec la crise du covid. Peu de monde en déplacement et sur place par exemple. Le désavantage c’est que lorsque vous êtes seul sur scène, vous ne pouvez compter que sur vous pour le jeu. Pas de partenaires. Les loges et coulisses semblent bien vides parfois. Et si le comédien n’est pas à la hauteur, c’est tout le spectacle qui s’effondre. Lourde responsabilité ! Car en réalité je ne suis pas seul sur un spectacle. Mon premier partenaire, c’est tout d’abord le régisseur qui est capital, puis viennent les assistantes à la mise en scène, les créateurs, lumière, son, décor et costumes…les responsables de tournée, et enfin, le public. Ca fait du monde en réalité !!!

-* Vous êtes l’auteur, le metteur en scène et l’interprète de Race[s] qui est basé sur des textes authentiques qui vont de Platon aux idéologues du nazisme, où et comment vous êtes-vous procuré ces textes ?

Tout d’abord, il est bon de préciser que je ne suis pas l’auteur de ce spectacle. Chaque texte des personnages authentiques que j’incarne sont les auteurs de leurs propres mots. Pour les trouver, il a fallu chercher un peu partout. Une grande source de documents écrits se trouvait à l’Université libre du Québec en accès… libre ! (surtout ceux du 19e et début du 20e siècle). Pour les autres, internet reste précieux pour accéder à des textes plus délicats car on tombe vite sur des éditions d’extrême droite. Pour éviter de me voir contraint à acheter des livres chez les fascistes, je ne cache pas que j’ai fais appel à des copains hackers qui ont pu me procurer des textes sur internet comme ceux des philosophes nazis par exemple. Du coup, j’ai dû acheter très peu de livres dans le commerce, (en fait deux seulement : celui d’Alexis Carrel et de Kumplowitz) qui aujourd’hui , se trouve… dans mes toilettes ! La seule place qui me paraissait la plus légitime pour ces deux personnages peu recommandables.
Pour les poèmes, j’ai fais appel à mon amie de toujours Anne de Commines, poétesse, essayiste et romancière afin qu’elle écrive trois poèmes originaux sur : la liberté (l’épisode sur l’esclavagisme) sur l’égalité ( la criminalisation des pauvres et des minorités) et sur la fraternité (la shoa).

-* Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire un parallèle avec l’actualité du week-end dernier, considérez-vous que le terrorisme islamiste a à voir avec l’histoire du ou des facismes, histoire dont témoigne votre spectacle ?

Question délicate aujourd’hui, ou l’affect évince souvent la raison. Le terrorisme, qu’il vienne de n’importe quel horizon, est la réaction violente aux sentiments multiples de frustration. Frustration née, selon les époques, les pays et les cultures d’un enchevêtrement de causes et d’effets qui ne permet pas de définir le terrorisme, mais bien plutôt d’étudier les terrorismes. Donc attention à la singularité.
Pour les nazis, les résistants étaient des terroristes. Ils faisaient sauter des bombes et assassinaient des gens (des officiers ou des collaborateurs). Question de point de vue historique ?
En ce qui concerne Race(s) et n’en déplaise à Monsieur Pascal Bruckner qui semble vouloir détrôner Eric Zemmour dans le domaine de la provocation imbécile, oui, notre civilisation à une part de responsabilité historique dans la production des fascismes et de toutes formes en isme.
L‘attitude de la France après la première guerre mondiale fut déplorable dans la région rhénane que nous occupions. Celle des alliés ne fut pas mieux envers les allemands. Une crise économique comme celle de 1929 a fait le reste. Tout cela a contribué en partie, à donner naissance au nazisme. Le repli nationaliste en autre a bien souvent le vent en poupe quand l’économie est mise à mal et que les gens se repli sur eux même. Les vieux archétypes resurgissent alors. Il faut toujours cherché un bouc émissaire, c’est plus facile que de chercher en nous ou chez nous les raisons d’échec.

Je ne serai trop conseiller la lecture de ce très beau livre de ce disciple dissident de Freud William Reich « Ecoute petit homme » qui permet de mieux comprendre les clés psychologiques qui poussent certains à vouloir sublimer leur névrose par le retour à la figure autoritaire paternel et rassurante du père, de l’homme providence. Par ailleurs et en ce qui concerne le fascisme qu’aborde Race(s) et sur un plan économique, vous ne pouvez pas envahir des pays entiers et soumettre leur population, piller leurs ressources sans accoler à ce système productiviste, une morale et une éthique ( et/ou une religion) qui donnent un cadre légitime à ce système économique. Après tout, si l’individu que vous avez en face de vous n’est pas vraiment un être humain de par sa couleur de peau, mais qu’il se trouve plus proche de l’animal, voir, être considéré comme une infection , une vermine, un virus qu’il faut combattre, alors les épurations, les génocides et le crime deviennent possibles, voir légitimes ! C‘est pourquoi, ramener le terrorisme islamique à la dérive unique d’une religion n’est pas forcement la seule et la plus pertinente raison. Pour ma part je considère que ces hommes et ces femmes sont plus proches de tous ceux qui, sous le régime nazis entraient dans les SA ou la SS. Pour la plupart, la religion n’est qu’un prétexte. Ce sont donc des fascistes et le problème est plus politique que religieux. Attention à ne pas se tromper de combat.
Maintenant pour la petite histoire, à Rouen, un groupe d’extrême droite a interrompu une représentation de Race(s) en envahissant la scène avec une grande banderole sur laquelle était inscrit ce que Monsieur Bruckner semble légitimer dans son dernier livre : halte à la culpabilisation… de ce qu’ils considèrent toujours comme la race blanche bien sur ! Il et bon de rappeler qu’il n’existe qu’un race … humaine et que nos origines seraient plutôt du côté de l’Afrique. Jolie pied de nez à tous les racistes, donneurs de leçons.

-* A l’international, le chef du parti néonazi "Aube dorée" en Grèce, a été condamné à 13 ans de prison et un membre du parti à la perpétuité pour le meurtre d’un rappeur antifasciste en 2013. Y a t il à l’échelon français mais aussi européen des mesures à prendre, des lois à voter contre le néo-nazisme ? Ou bien faut-il mettre l’accent essentiellement sur l’éducation ?

La question est très importante car quand il s’agit d’attentat terroriste ou de crimes racistes d’extrême droite, la presse et les réactions sont souvent plus discrètes. Il faut des horreurs comme celle d’un suprématiste blanc de la nouvelle Zélande pour que le monde réagisse. Regardez le cas de Breiwick, militant d’extrême droite qui à débarqué en 2012 avec un sac rempli de Kalachnikov et à tué dans un concert sur une île de Norvège 78 personnes à lui tout seul. Le plus important attentat sur le sol européen du 20e siècle n’est pas le fait des islamistes fanatiques mais de l’extrême droite néofasciste italienne : l’attentat de la gare de Bologne en 1980. Qui le sait ? Il aura fallu dix ans à l’Allemagne pour accepter la réalité des crimes commis sur son sol envers des étrangers ( la plus part de la communauté turque) qui avaient été classé comme crimes de droit commun, alors qu’il s’agissait d’attentats commis par un groupe néonazi allemand( Sang et Honneur) . Les exemples sont malheureusement nombreux, sans compter l’augmentation exponentielle des mouvements néonazis en Amérique depuis et en Europe de l’est facilités par des dirigeants issues souvent de leur rang. Pourquoi, deux poids deux mesures ? Il est vrai que la ramification et la nébuleuse d’extrême droite internationale bénéficient d’appuis politiques, ou tout au moins, d’une certaine mansuétude au sein des pouvoirs politiques dirigeants. Pourquoi ? Pour service rendu, là ou les gouvernements de grandes « démocraties » n’ont pas toujours envie de se salir les mains ? Alors, bien sur, des lois existent déjà. Il suffit de les faire appliquer à tous… de la même manière. L’éducation toutefois, reste un bon système de désamorçage

Voilà pourquoi Race(s). Car il est important de montrer comment un cadre culturel se fabrique au cours des siècles et formate nos esprits. Bourdieu appelait cela les habitus. A nous de savoir en identifier les sources pour pouvoir les déconstruire afin d’être un peu plus libre…nos têtes pour commencer !

Dans la même rubrique